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Rubrique · Frontières

Les frontières les plus absurdes du monde et leur raison d'être

Une maison à deux numéros, un quai soumis à un droit étranger, des villages sans route vers chez eux : les frontières absurdes ne sont pas des erreurs, mais des compromis figés.

À Baarle, des portes d'entrée portent deux numéros, l'un belge, l'autre néerlandais. Là où la frontière traverse le seuil, c'est la position de la porte qui décide dans quel pays vivent les habitants. Qui transforme sa maison peut changer de pays sans déménager.

Cela ressemble à une plaisanterie de l'histoire. C'est l'inverse : le résultat précis de traités que personne n'a plus voulu rouvrir. Baarle-Hertog et Baarle-Nassau se partagent une agglomération où des enclaves belges reposent sur le sol néerlandais, et dans certaines d'entre elles se trouvent à leur tour des contre-enclaves néerlandaises. Le découpage remonte à des rapports de propriété médiévaux, fixés parcelle par parcelle en 1843 dans le traité de Maastricht au lieu d'être rectifiés. Un centre-bourg, deux bourgmestres.

Le schéma est là. Les frontières absurdes ne naissent presque jamais de l'arbitraire. Elles naissent quand deux parties n'arrivent pas à s'entendre et que la solution consiste à geler le litige plutôt qu'à le résoudre.

« Absurde » n'est pas une mesure, c'est un jugement. Les trois lieux retenus ici forment une sélection de la rédaction, pas un classement : ils figurent dans ce texte parce que le compromis figé s'y lit avec une netteté particulière. Il n'existe pas de liste complète des frontières les plus étranges du monde, et qui en dresse une classe selon son goût.

Une frontière ne paraît absurde que jusqu'au moment où l'on sait sur quoi l'on s'est disputé.

— TerraTally · Rédaction frontières

Trois compromis encore visibles aujourd'hui

La gare qui se trouve dans deux pays. À Bâle, une zone de quai est située en territoire suisse tout en relevant du droit français. Elle découle du fait qu'une ligne de chemin de fer a été construite avant que l'on sache qui l'exploiterait. Les voyageurs y changent d'ordre juridique en franchissant une porte. La frontière n'est pas dans le paysage, elle est dans le bâtiment de la gare, et elle ne tient que parce que deux administrations la respectent chaque jour.

La frontière qui traverse un bâtiment. Entre la France et l'Espagne, entre le Canada et les États-Unis, entre la Belgique et les Pays-Bas, des maisons se dressent des deux côtés. Presque toutes sont plus anciennes que le relevé qui les a coupées en deux. Aucune n'a été démolie pour autant. Partager la compétence coûte moins cher, et deux administrations se retrouvent ainsi sous un toit que ses habitants n'ont jamais demandé.

Le village sans chemin vers chez lui. Dans la zone frontalière entre l'Inde et le Bangladesh, plus de 150 enclaves existaient jusqu'en 2015, certaines du troisième ordre : du sol indien dans du sol bangladais dans du sol indien. Elles n'ont été dissoutes que par un échange de territoires négocié pendant des décennies. Jusque-là y vivaient des gens qui ne pouvaient atteindre aucune administration de leur propre État sans traverser un autre pays. Ils ont réclamé cet échange bien avant qu'il n'aboutisse.

En chiffres

1843

Traité de Maastricht

2

Bourgmestres dans une localité

2015

Échange Inde et Bangladesh

Ce qui relie ces lieux n'est pas la curiosité, c'est l'entretien. Chacune de ces lignes est tenue à jour : les services du cadastre la suivent, les communes organisent leur administration en fonction d'elle, les habitants y règlent leur quotidien. Une frontière n'est pas un trait sur une carte. C'est un accord respecté à nouveau chaque jour.

C'est exactement pour cela que ces frontières subsistent. Les rectifier reviendrait à rouvrir l'ancien litige. Le compromis est inconfortable. Il tient.